Discours du 30 juin de Félix Tshisekedi: avons-nous réellement entendu ce qui a été dit ? ( Tribune de Jean-Marie Kabemba)

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Le 30 juin 2026, à l’occasion du soixante-sixième anniversaire de l’indépendance de notre pays, le Président de la République s’est adressé à la Nation.

En écoutant attentivement son discours, une question s’est imposée à moi :

Avons-nous réellement entendu ce qui a été dit ?

Je pose cette question avec la modestie de celui qui n’observe pas l’histoire de notre pays depuis les gradins. J’ai eu très jeune le privilège, mais aussi la responsabilité, d’en être l’un des acteurs et parfois l’un des témoins directs, notamment lors des grandes étapes qui ont conduit notre pays sur le chemin de la démocratisation.

J’appartiens à une génération pour laquelle l’engagement politique ne se mesurait pas en abonnés sur les réseaux sociaux mais en risques assumés. Une génération pour laquelle s’opposer signifiait parfois mettre en péril sa carrière, sa liberté, sa sécurité et la tranquillité de sa famille. Une génération qui a appris que la démocratie n’est jamais un acquis, mais toujours une conquête.

J’ai participé, aux côtés d’Étienne Tshisekedi et de nombreux autres patriotes, aux combats qui ont conduit à l’ouverture démocratique de notre pays. J’ai connu la dictature du parti-État. J’ai vécu le discours historique du 24 avril 1990. J’ai participé aux débats qui ont précédé et accompagné la Conférence nationale souveraine. J’ai connu les transitions, les espoirs, les désillusions, les guerres, les dialogues et les alternances.

Cette expérience m’a appris une chose essentielle : les moments les plus importants de l’histoire ne sont pas toujours ceux où les dirigeants parlent le plus fort.

Ce sont souvent ceux où ils indiquent une direction.

Ce qui m’a frappé dans ce discours n’est pas tant le débat sur le contenu d’une éventuelle réforme institutionnelle que l’insistance du Chef de l’État sur le chemin qui doit conduire à toute évolution majeure.

Dans une démocratie, la question n’est pas seulement de savoir où l’on veut aller. Elle est aussi de savoir comment on y va.

J’ai entendu une affirmation claire : les grands choix qui engagent la Nation ne peuvent être imposés ni par la force, ni par la rue, ni par les armes. Ils doivent être discutés, débattus et construits dans le cadre des institutions de la République et dans la recherche du consensus le plus large possible.

Depuis plusieurs mois, le débat public semble enfermé dans une logique d’affrontement permanent : majorité contre opposition, institutions contre contestataires, dialogue contre fermeté, réforme contre immobilisme.

Or, à l’écoute attentive du discours présidentiel, j’ai entendu un message de dépassement des clivages habituels qui structurent aujourd’hui notre débat politique.

D’un côté, le Chef de l’État réaffirme avec fermeté des principes qui ne souffrent aucune ambiguïté : la souveraineté nationale n’est pas négociable ; l’intégrité territoriale n’est pas négociable ; les institutions de la République ne peuvent être contournées ; la violence armée ne peut devenir un mode d’expression politique ; la rébellion ne peut être récompensée.

Mais de l’autre, il reconnaît explicitement la légitimité du débat démocratique. Il rappelle que la contradiction est utile. Il affirme qu’aucune question d’intérêt national ne doit être interdite de réflexion. Il évoque enfin la nécessité d’un consensus national responsable.

Pour un homme qui a traversé les grandes séquences politiques de notre histoire contemporaine, ce vocabulaire n’est pas anodin.

Je n’y ai pas entendu la recherche d’une pensée unique.

Je n’y ai pas entendu davantage une invitation faite à l’opposition de renoncer à ses revendications et à son rôle de contre-pouvoir.

 

J’y ai entendu une invitation adressée aux forces républicaines de notre pays à se retrouver autour de l’essentiel.

Et c’est précisément là que se situe, selon moi, la véritable portée politique de ce discours.

La véritable question politique posée par ce discours n’est donc pas de savoir si une main a été tendue.

La véritable question est de savoir qui aura le courage politique de la saisir.

Car dans les moments décisifs de l’histoire d’une nation, le problème n’est jamais celui de l’offre de dialogue. Il est celui de la capacité des acteurs à se hisser à la hauteur des circonstances.

L’opposition républicaine est-elle prête à distinguer clairement son combat démocratique des objectifs poursuivis par l’AFC/M23 et ses commanditaires extérieurs ?

La CENCO et les autres forces morales de notre pays sont-elles prêtes à mesurer les conséquences historiques qu’aurait une confusion entre dialogue républicain et légitimation indirecte d’une rébellion armée ?

Les forces politiques congolaises sont-elles capables de construire un consensus minimal autour de la souveraineté nationale avant de débattre de leurs divergences institutionnelles ?

Car c’est bien là que se trouve la question fondamentale.

Depuis trois décennies, notre pays fait face à une agression récurrente dont les formes évoluent, mais dont la finalité demeure constante : affaiblir la capacité du Congo à exercer pleinement sa souveraineté sur son territoire et sur ses ressources naturelles.

Les visages changent.

Les mouvements changent.

Les prétextes changent.

Mais les objectifs demeurent remarquablement identiques.

Tantôt le prétexte invoqué est celui des FDLR. Tantôt il s’agit de la protection des Banyamulenge. Tantôt apparaît la question de la stigmatisation des populations swahiliphones.

Les arguments changent. Les justifications se succèdent.

Mais le résultat demeure identique : la remise en cause permanente de la pleine souveraineté du Congo sur certaines parties de son territoire.

Au début des années 1990, alors même que nous combattions à l’intérieur du pays pour l’avènement de la démocratie, le Zaïre participait à une opération militaire régionale destinée à soutenir le gouvernement légal du Rwanda face à l’offensive armée du Front Patriotique Rwandais de Paul Kagame.

Quelles que soient les critiques légitimes que nous pouvions formuler à l’égard du régime du Président Mobutu, nous considérions alors comme lui que la stabilité du Rwanda et le respect de sa souveraineté relevaient également de la stabilité de l’ensemble de la région des Grands Lacs.

Nos soldats sont allés défendre la souveraineté du Rwanda et ont repoussé une rébellion qui menaçait l’ordre institutionnel de ce pays.

Peu de Congolais imaginaient alors que les événements qui se déroulaient de l’autre côté de la frontière allaient, quelques années plus tard, bouleverser profondément l’équilibre stratégique de toute la région et placer le Congo au cœur des convoitises géopolitiques contemporaines.

Avec le recul, cette réalité apparaît aujourd’hui avec une évidence implacable.

Le Congo est au cœur de l’Afrique.

Le Congo est au cœur des Grands Lacs.

Le Congo est au cœur de la transition énergétique mondiale.

Le Congo est au cœur des convoitises.

Voilà pourquoi je considère que les débats institutionnels, aussi importants soient-ils, ne peuvent faire oublier la question fondamentale de notre temps : la défense de la souveraineté nationale.

 

Sans souveraineté, il n’y a ni Constitution, ni alternance, ni majorité, ni opposition.

 

Sans souveraineté, tous les autres débats deviennent secondaires.

 

La souveraineté est le socle sur lequel repose tout le reste.

 

L’accord signé à Washington le 27 juin entre la République Démocratique du Congo et le Rwanda doit être lu à la lumière de cette exigence de souveraineté. Il ne constitue ni un aboutissement ni une garantie automatique de paix. Il constitue une opportunité diplomatique dont la valeur se mesurera à une seule aune : sa capacité à produire des résultats concrets sur le terrain.

 

Le retrait effectif des forces étrangères et de leurs supplétifs, le retour des populations déplacées, la restauration de l’autorité de l’État et la fin de l’exploitation illégale de nos ressources seront les véritables critères de son succès.

 

Les Congolais ont vu passer trop d’accords pour confondre la signature d’un texte avec la résolution d’un problème.

 

La paix ne se proclame pas ; elle se construit.

 

La souveraineté ne se négocie pas ; elle se rétablit.

 

C’est dans cette perspective qu’il convient d’apprécier les efforts diplomatiques déployés par le Président Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo pour replacer la question de l’agression dont notre pays est victime au centre de l’agenda régional et international.

 

On peut naturellement débattre de certaines options politiques, économiques ou institutionnelles du pouvoir en place. C’est le propre d’une démocratie. Mais il faut reconnaître qu’au cours des dernières années, la question de la souveraineté du Congo et de l’agression menée contre son intégrité territoriale a progressivement cessé d’être perçue comme une simple crise interne congolaise pour être de plus en plus reconnue comme une question de sécurité régionale et de respect du droit international.

 

Cette évolution diplomatique n’est pas un détail. Elle constitue l’un des éléments qui ont rendu possibles les avancées récentes et notamment l’accord du 27 juin, dont nous attendons désormais qu’il produise des résultats concrets sur le terrain au bénéfice des populations victimes de la guerre.

 

C’est pourquoi je voudrais m’adresser avec franchise à l’opposition républicaine.

 

Je connais Martin Fayulu depuis les travaux de la Conférence nationale souveraine.

 

Nous avons lutté ensemble et je connais son engagement en faveur de la démocratie.

 

Je sais également quelle était la position du Cardinal Laurent Monsengwo Pasinya et de la CENCO lorsqu’il s’agissait de défendre l’indépendance, l’unité et la souveraineté du Congo.

 

C’est précisément pour cette raison que je me permets une interpellation fraternelle.

 

Sommes-nous certains que certaines initiatives actuellement présentées comme des démarches de paix ne risquent pas, volontairement ou involontairement, de déplacer le centre du débat national ?

 

Le véritable danger n’est pas seulement l’agression militaire.

 

Le véritable danger est la réussite politique de cette agression.

 

Le véritable danger serait que l’agresseur parvienne progressivement à déplacer le centre de gravité du débat national jusqu’à faire oublier la cause première du drame.

 

Le véritable danger serait que les Congolais finissent par débattre exclusivement de leurs divergences internes pendant que la question fondamentale — celle de l’occupation, de l’insécurité et du pillage de nos ressources — glisse progressivement au second plan.

 

En d’autres termes, le véritable danger serait que la victime finisse par s’interroger sur elle-même davantage qu’elle ne questionne son agresseur.

 

Je lance donc un appel de sursaut patriotique à l’opposition républicaine.

 

Ne perdons pas de vue l’essentiel.

 

Aucun calcul politique, aucune ambition personnelle, aucune perspective de partage du pouvoir, aucun strapontin ministériel, aucun avantage institutionnel,

 

Rien de tout cela ne saurait justifier que soient reléguées au second plan les souffrances de millions de nos compatriotes victimes de la guerre dans l’Est du pays.

 

L’histoire jugera sévèrement ceux qui auront confondu la recherche légitime du dialogue avec la banalisation de l’agression.

 

Cette mise en garde est d’autant plus nécessaire que je parle ici d’une réalité que j’ai vécue.

 

Je ne l’ai pas apprise dans les livres.

J’en ai été le témoin.

 

Au début des années 1990, j’ai vu la Province du Katanga sombrer dans une logique de stigmatisation identitaire dont nous mesurons encore aujourd’hui les conséquences.

 

J’ai vu des responsables politiques attiser les peurs, exploiter les frustrations et dresser des communautés congolaises contre d’autres communautés congolaises.

 

J’ai vu des Congolais devenir soudainement des étrangers sur leur propre terre.

 

J’ai vu des familles entières arrachées à leurs maisons, dépouillées de leurs biens, chassées de leurs lieux de vie et contraintes à un exode humiliant.

 

J’ai vu des hommes, des femmes et des enfants, parce qu’ils appartenaient à une ethnie, entassés dans des wagons de marchandises dans des conditions indignes de la personne humaine.

 

J’ai vu des corps abandonnés le long de la voie ferrée entre Lubumbashi et Mwene-Ditu, au point que certains observateurs de l’époque qualifièrent cette ligne ferroviaire de « plus long cimetière à ciel ouvert du Congo ».

 

Une tragédie humaine dont la Nation entière porte encore les cicatrices.

 

C’est précisément parce que j’ai vu jusqu’où peuvent conduire ces dérives que je regarde avec inquiétude les tentatives actuelles visant à enfermer les Congolais dans des catégories identitaires opposées les unes aux autres.

 

Hier, la cible était le Kasaïen.

 

Aujourd’hui, certains voudraient enfermer le débat national dans des oppositions communautaires permanentes.

 

Hier comme aujourd’hui, la logique demeure la même : substituer les appartenances identitaires à l’appartenance nationale.

 

Je pose donc une question à tous ceux qui ont vécu cette époque et s’en souviennent, notamment à ceux qui, comme Martin Fayulu et moi-même, ont participé à la Conférence nationale souveraine :

 

Sommes-nous prêts à voir notre pays replonger dans des mécanismes qui ont déjà produit tant de souffrances ?

 

Sommes-nous prêts à laisser se développer des récits qui pourraient demain servir de justification à de nouvelles fractures nationales ?

 

Pour ma part, la réponse est catégoriquement non.

 

Parce que j’ai vu ce que produisent ces logiques.

 

Parce que j’en connais le coût humain.

 

Parce que je refuse que les générations futures héritent des tragédies que ma génération a connues.

 

À l’âge de soixante-six ans, un homme sait distinguer l’essentiel de l’accessoire.

 

Il sait que certaines querelles qui paraissaient décisives hier deviennent dérisoires face aux enjeux fondamentaux.

 

Les nations suivent souvent le même chemin.

 

À soixante-six ans d’indépendance, la République Démocratique du Congo est appelée à cette forme de maturité collective.

 

Nous pouvons continuer à débattre de nos institutions, de nos réformes, de nos échéances politiques et de nos divergences partisanes. C’est le propre d’une démocratie vivante.

 

Mais nous ne devons jamais oublier que toutes ces discussions présupposent une réalité préalable : l’existence d’un État souverain, maître de son territoire, de ses ressources et de son destin.

 

Pour avoir traversé les grandes séquences politiques de notre histoire contemporaine, je sais combien les divisions internes peuvent affaiblir une nation. Je sais aussi combien les ambitions extérieures prospèrent lorsque les peuples perdent de vue l’essentiel.

 

C’est pourquoi, au-delà des sensibilités politiques, des appartenances régionales et des ambitions légitimes de chacun, je lance un appel à la lucidité et à la responsabilité.

 

L’opposition républicaine a sa place.

La majorité a sa place.

Les Églises ont leur place.

La société civile a sa place.

 

Mais le Congo doit demeurer au-dessus de nous tous.

 

Car lorsque l’histoire jugera notre génération, elle ne nous demandera pas quel camp nous avons servi.

 

Elle nous demandera si nous avons été capables de préserver l’intégrité de la Nation qui nous avait été confiée.

 

Voilà ce que j’ai entendu dans le discours du 30 juin.

 

Un appel à élever le débat.

Un appel à distinguer l’essentiel de l’accessoire.

Un appel à rassembler les forces républicaines autour de ce qui nous unit avant de débattre de ce qui nous divise.

En un mot, un appel à la souveraineté.

 

Et cet appel-là, nous n’avons pas le droit de ne pas l’entendre.

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