Lettre ouverte à Madame Judith Suminwa Tuluka, Première Ministre de la République Démocratique du Congo
Sur l’arrêté d’utilité publique portant sur plus de 43.000 hectares dans l’Est de Kinshasa
Excellence Madame la Première Ministre,
Je prends la plume aujourd’hui avec un profond sens de responsabilité républicaine, à la fois comme homme politique, député honoraire de la République, mais également comme Architecte-Urbaniste DPLG et observateur attentif des dynamiques territoriales et urbaines de notre pays.
L’arrêté ministériel n°116/CAB/MIN/AFF.FONC du 20 avril 2026, pris par le Ministère des Affaires foncières, déclarant d’utilité publique plus de 43.159 hectares dans l’Est de Kinshasa, appelle selon moi une réflexion urgente, approfondie et responsable au plus haut niveau de l’État.
Il faut d’abord mesurer l’ampleur de ce dont nous parlons.
43.159 hectares représentent :
– plus de quatre fois la superficie totale de la capitale française, Paris ;
– près de 148 fois la commune de la Gombe ;
– plus de 60.000 terrains de football.
Autrement dit, il ne s’agit plus simplement d’une réserve foncière, mais d’une véritable reconfiguration territoriale de la capitale de la République Démocratique du Congo.
À travers les localités de Bangala, Bende Bende, Binza 1, Binza 2, Bombala, Bueta Libele ya Mambutuka, Dumue, Gwado, Ibindi, Imbia, Imbo, Impini, Inga, Kingambuini 1, Kingambuini 2, Ingana, Ingweme, Inkana, Inkiene 1, Inkiene 2, Inko, Inzola, Karo, Kimpeti, Kimwampumu, Kiseke, Libila, Mai-Ndombe Bac, Mambutu Nka, Mantaba, Mbenzale 2, Menkao, Mfu, Mifumu, Mokako, Musabu, Musiamu, Musueme, Ndunu 1, Ndunu 2, Ngabibua, Ngalika, Ngamayo, Ngamuoro, Nguma 1, Nguma 2, Nke, Nta, Sao, Soo et Bita, ce n’est pas seulement une question cadastrale qui est posée.
C’est désormais :
– l’avenir territorial de Kinshasa ;
– l’organisation future de notre capitale ;
– le corridor stratégique du Pont Route-Rail vers Brazzaville ;
– la future architecture logistique et industrielle de Kinshasa Est ;
– mais également l’équilibre social, foncier et communautaire de millions de personnes directement ou indirectement concernées par l’expropriation projetée.
Madame la Première Ministre,
Je comprends parfaitement la nécessité pour l’État :
– d’anticiper l’expansion urbaine ;
– de préserver les corridors stratégiques ;
– de préparer les futures infrastructures ;
– et de structurer enfin le développement territorial de notre capitale.
La République Démocratique du Congo a besoin :
– d’aménagement du territoire ;
– d’industrialisation ;
– de réserves foncières stratégiques ;
– et d’une véritable vision urbaine.
L’expérience africaine récente montre d’ailleurs qu’une politique de désengorgement urbain peut constituer une vision stratégique parfaitement légitime lorsqu’elle s’inscrit dans une logique claire d’aménagement du territoire, de modernisation des infrastructures, d’anticipation démographique et de projection économique cohérente.
Le cas de la ville de Diamniadio, au Sénégal, constitue aujourd’hui l’une des illustrations africaines les plus souvent citées.
Conçue comme une ville nouvelle destinée à désengorger Dakar, cette opération s’est accompagnée :
– d’investissements visibles ;
– d’infrastructures identifiables ;
– d’un schéma directeur assumé ;
– et d’une communication d’État relativement structurée.
Les populations voyaient concrètement :
– les autoroutes ;
– le Train Express Régional ;
– les bâtiments administratifs ;
– le centre international de conférences ;
– les zones industrielles ;
– les équipements publics ;
– ainsi que les infrastructures effectivement réalisées.
Autrement dit, le projet était identifiable, matérialisé et compréhensible.
Même lorsqu’il existait des critiques foncières ou des contestations locales, l’opinion publique pouvait au moins percevoir :
– la finalité du projet ;
– la cohérence de l’investissement ;
– et la matérialisation progressive de la vision annoncée.
C’est précisément à ce niveau que la situation de Kinshasa-Est mérite une attention particulière.
Personne ne nie aujourd’hui que l’Est de Kinshasa — de Maluku à N’Sele, en passant par Nguma, Kingakati, Inkana, Ndunu, Bita et les nombreuses localités concernées par l’arrêté — représente la principale réserve stratégique d’expansion urbaine de notre capitale.
Dans un contexte marqué par :
– l’explosion démographique ;
– la saturation progressive du tissu urbain actuel ;
– les perspectives liées au corridor vers Brazzaville ;
– le futur pont route-rail ;
– la Zone Économique Spéciale de Maluku ;
– ainsi que les nouvelles dynamiques logistiques et industrielles régionales, la nécessité d’une vision territoriale existe réellement.
Mais précisément parce que ces enjeux sont majeurs, ils exigent une transparence irréprochable.
Et c’est ici que je voudrais faire une comparaison avec la ville nouvelle de Diamniadio au Sénégal qui est particulièrement révélatrice.
Là où le Sénégal montrait :
– des infrastructures ;
– des calendriers ;
– des financements identifiés ;
– des réalisations visibles ;
– et une trajectoire clairement assumée,
notre pays donne aujourd’hui l’impression :
– d’une opération administrative gigantesque ;
– touchant une superficie supérieure à quatre fois la ville de Paris ;
– mais dont les finalités concrètes demeurent insuffisamment expliquées à la population.
À ce jour, les populations concernées, les propriétaires fonciers, les communautés coutumières et l’opinion nationale continuent de s’interroger :
– Quelle est exactement la vocation réelle de cette vaste opération foncière ?
– S’agit-il d’une véritable ville nouvelle ?
– D’un corridor industriel ?
– D’une réserve stratégique ?
– D’un futur pôle administratif ?
– D’un projet immobilier ?
– D’une concession économique ?
– Ou d’un mécanisme de captation foncière au profit d’intérêts privés ?
Madame la Première Ministre,
Je tiens néanmoins à introduire une nuance importante dans ce débat.
La question du retour de certaines immenses emprises foncières dans le patrimoine collectif de l’État peut parfaitement être légitime lorsqu’il s’agit de corriger des spoliations historiques manifestes du domaine national.
Le cas de Kingakati illustre précisément cette réalité.
Pendant des décennies, sous le régime de l’ancien Président Joseph Kabila, plusieurs milliers d’hectares ont été progressivement concentrés autour du domaine présidentiel de Kingakati, dans des proportions estimées, aux dires mêmes des guides chargés de faire visiter le domaine, à plus de 5.000 hectares, voire davantage si l’on intègre les dépendances périphériques et les extensions successives.
À lui seul, le complexe foncier de Kingakati représente une superficie supérieure à la moitié de la ville de Paris.
La transformation de milliers d’hectares stratégiques en propriété privée d’un ancien Chef de l’État constitue l’un des symboles les plus frappants des dérives patrimoniales de l’ancien régime en RDC.
Pour beaucoup de Congolais, il ne s’agissait plus simplement :
– d’une résidence présidentielle ;
– mais d’une privatisation progressive du territoire national ;
– d’une captation foncière massive ;
– et d’une appropriation quasi féodale de terres appartenant historiquement aux communautés locales et au patrimoine collectif de la Nation.
Dans ces conditions, que l’État cherche aujourd’hui à récupérer certaines réserves foncières stratégiques accaparées pendant cette période ne constitue pas une injustice ni une spoliation.
Nous considérons au contraire que ce ne serait que justice et qu’il serait parfaitement légitime que des terres aussi gigantesques, soustraites pendant des années à l’intérêt général, réintègrent enfin le patrimoine collectif national.
Mais précisément pour cette raison, Madame la Première Ministre, la plus grande vigilance s’impose.
Car le danger serait qu’au nom de la correction des anciens abus, de nouvelles opérations foncières finissent demain par produire de nouveaux « Kingakati ».
L’histoire de notre pays ne pardonnerait pas que l’on remplace simplement :
– une concentration foncière opaque ;
– par une autre concentration foncière opaque.
Le peuple congolais n’accepterait pas qu’après avoir dénoncé hier :
– les immenses privilèges territoriaux de l’ancien système ;
– la privatisation rampante du domaine national ;
– et l’accaparement de terres par une minorité liée au pouvoir, que de nouvelles élites reproduisent demain les mêmes mécanismes sous couvert :
– d’aménagement du territoire ;
– d’utilité publique ;
– ou de modernisation urbaine.
C’est précisément là que naît aujourd’hui l’inquiétude.
Car lorsque :
– les périmètres deviennent gigantesques ;
– les études restent peu visibles ;
– les finalités demeurent floues ;
– les mécanismes de contrôle sont insuffisants ;
– et que certains acteurs semblent disposer d’informations privilégiées,
alors une question finit inévitablement par surgir dans l’opinion :
Sommes-nous en train de préparer le développement du pays, ou la fabrication de nouveaux empires fonciers ?
Madame la Première Ministre,
Le problème majeur aujourd’hui n’est plus seulement juridique.
Il devient politique.
Car lorsqu’un projet territorial d’une telle ampleur avance plus vite que :
– la concertation ;
– les études publiques ;
– les garanties sociales ;
– et les explications officielles,
alors naissent inévitablement :
– les suspicions ;
– les rumeurs ;
– les accusations d’accaparement ;
– les tensions communautaires ;
– et la peur de la dépossession.
L’Afrique contemporaine offre malheureusement plusieurs exemples où des projets initialement présentés comme :
– modernes, structurants, ambitieux, stratégiques, ont fini par produire :
– frustrations populaires ;
– conflits sociaux ;
– radicalisation communautaire ;
– et contestation politique durable.
Le précédent autour d’Addis-Abeba est particulièrement instructif.
L’expansion territoriale de la capitale et les projets industriels périphériques étaient initialement présentés comme indispensables à la croissance nationale.
Mais progressivement, les communautés Oromo ont eu le sentiment :
– que leurs terres ancestrales étaient absorbées ;
– que les décisions étaient prises sans elles ;
– que les indemnisations étaient insuffisantes ;
– et que les principaux bénéficiaires seraient surtout les investisseurs et les élites proches du pouvoir.
Le débat a alors cessé d’être urbanistique.
Il est devenu :
– identitaire ;
– communautaire ;
– politique ;
– et profondément émotionnel.
Les conséquences furent majeures :
– manifestations massives pendant plusieurs années ;
– affrontements violents ;
– radicalisation communautaire ;
– crise politique nationale ;
– paralysie de certaines régions ;
– et profonde déstabilisation du pays.
Ce précédent démontre une réalité fondamentale : lorsqu’une population commence à croire qu’elle perd le contrôle de son territoire sans véritable concertation, le projet cesse d’être perçu comme du développement.
Il devient un symbole de dépossession.
Madame la Première Ministre,
Notre pays traverse déjà :
– une guerre persistante à l’Est ;
– une fatigue sociale profonde ;
– une crise du coût de la vie ;
– des tensions institutionnelles ;
– et un climat politique déjà sensible autour des débats constitutionnels et du troisième mandat.
Dans un tel contexte, ouvrir simultanément :
– une gigantesque zone de tensions foncières à l’Ouest de Kinshasa ;
– dans des espaces coutumiers sensibles ;
– impliquant potentiellement des millions de personnes,
constituerait une prise de risque politique extrêmement dangereuse.
La RDC ne peut pas se permettre :
– un front sécuritaire à l’Est ;
– et simultanément un front social et foncier à l’Ouest.
Une telle opération mal préparée pourrait :
– fédérer les frustrations sociales ;
– créer une convergence entre mécontentements politiques et fonciers ;
– alimenter des mobilisations communautaires ;
– et offrir à tous les entrepreneurs de contestation un terrain de radicalisation idéal.
C’est pourquoi le peuple congolais est aujourd’hui en droit de demander des réponses précises, notamment concernant la Zone Économique Spéciale de Maluku.
Après plusieurs années d’annonces autour de cette ZES, dont le lancement officiel a déjà été effectué par le Président de la République, son impact réel, son coût global et ses retombées concrètes demeurent encore largement un mystère pour une grande partie des Congolais.
Le pays a entendu :
– des annonces ;
– des promesses ;
– des projections ;
– des cérémonies officielles ;
– et des partenariats annoncés.
Mais beaucoup de citoyens peinent encore aujourd’hui à identifier clairement :
– les industries réellement opérationnelles ;
– les emplois massivement créés ;
– les infrastructures structurantes achevées ;
– les chaînes de valeur effectivement installées ;
– ou les bénéfices économiques visibles pour la population.
Dès lors, plusieurs questions légitimes se posent :
– Quel montant global a déjà été engagé depuis la création de la ZES ?
– Quels financements publics ont été mobilisés ?
– Quelles infrastructures concrètes ont effectivement été réalisées à ce jour ?
– Quels marchés publics ont été attribués ?
– Selon quelles procédures ?
– Quels sont les contrats conclus avec les aménageurs ?
– Quels sont les cahiers des charges exacts ?
– Quels résultats tangibles peut-on aujourd’hui présenter à la Nation ?
– Pourquoi plusieurs controverses persistent-elles autour du choix et de la gouvernance de certains aménageurs impliqués dans ce projet ?
Madame la Première Ministre,
L’histoire africaine récente nous enseigne qu’un projet de modernisation urbaine peut devenir un formidable moteur de développement lorsqu’il repose sur :
– la concertation ;
– la transparence ;
– la progressivité ;
– et la justice sociale.
Mais elle nous enseigne également qu’un projet perçu comme opaque, brutal ou déséquilibré peut rapidement devenir une source durable de fracture nationale.
C’est pourquoi nous demandons solennellement :
– la publication intégrale du schéma directeur du projet ;
– la clarification officielle de la vocation des terres concernées ;
– la transparence sur les coûts, marchés et partenaires ;
– l’organisation de consultations publiques ;
– ainsi que des garanties claires concernant les indemnisations, le relogement et la protection des communautés.
Et tant que ces clarifications fondamentales ne seront pas apportées à la Nation, il apparaît indispensable, par prudence républicaine, de suspendre et ensuite de revoir profondément cet arrêté dans sa forme actuelle, afin de revenir à une approche progressive, ciblée et pleinement concertée autour :
– des corridors stratégiques ;
– des infrastructures clairement identifiées ;
– des équipements publics nécessaires ;
– et des véritables réserves d’intérêt national.
Car le développement ne peut pas être construit contre le peuple.
Il doit être construit avec lui.
Veuillez agréer, Madame la Première Ministre, l’expression de ma très haute considération.
Jean-Marie Kabemba
Député honoraire
Architecte-Urbaniste DPLG.







